childhood & philosophy

a journal of the international council of philosophical inquiry with children

 

 

Gilles Deleuze : enfants et devenir-enfance

 

Dans cette section, les éditeurs proposent une série de points de vue de philosophes anciens et modernes concernant l’enfance. Cette série a été inaugurée dans notre premier numéro avec un texte intitulé “Platon and l’enfance” et elle se poursuivra dans chaque numéro impair de Childhood & Philosophy. Le but n’est pas toutefois d’exposer la doctrine complète de tel ou tel philosophe sur l’enfance mais simplement de présenter et de rendre disponible pour les lecteurs un certain nombre de textes susceptibles de les inspirer.

Dans ce numéro 3 nous avons choisi le philosophe français contemporain Gilles Deleuze qui s’est intéressé à l’enfance de diverses manières. Tout d’abord, il a publié un livre pour enfants avec Jacqueline Duhême. Certes, ce livre n’a pas été écrit spécialement pour les enfants : il a été composé de textes déjà publiés par Deleuze dans ses autres ouvrages à destination des adultes. Reste qu’il manifeste de diverses manières la considération que Deleuze avait pour l’enfance. Comme Martine Leffort l’écrit en effet dans la préface : « Lorsque Jacqueline Duhême proposa à Gilles Deleuze de réaliser un livre illustré, il s’enthousiasma de ce que cette initiative devienne un projet commun : le livre pourrait s’adresser à sa petite-fille Lola qui n’hésite jamais à lui poser des questions.» (Duhême dessine Deleuze. L’oiseau philosophie. Paris : Seuil, 1997, Préface, s. /p.).  De plus, il y a des motifs moins subjectifs, ou plus attaché à la conceptualité deleuzienne, qui rendent ce travail philosophiquement intéressant. Le but y est en effet de « dégager des concepts philosophies des événements purs, c’est-à-dire capables d’affecter une petite fille, sans suite logique… » (Ibid.).

De cet intérêt pour l’enfance on trouve encore trace dans le magnifique témoignage autobiographique intitulé Abécédaire : l’enfance y est un des concepts commentés (« e comme enfance ». In : “L´Abécédaire de Gilles Deleuze”. Paris: Editions Montparnasse, 1997. Vidéo).

Au-delà et plus généralement, c’est toute son œuvre et sa pensée qui nous paraissent pleines de motifs enfantins, pleines de force pour penser et critiquer les lieux communs et les stéréotypes, autant que pour éveiller les espaces impensées que les discours et les pratiques sur et avec les enfants recouvrent le plus souvent.

Parmi les multiples références nous avons privilégiés quelques oeuvres, notamment, DR, MP (compose avec  Félix Guattari), le déjà cité Abécédaire. Elles sont présentées en ordre chronologique de publication. Nous avons inclue aussi un petit fragment des cours de Deleuze à l’Université Vincennes-Saint Denis (cours disponibles sur le site Internet : www.deleuze.com). Les références complètes sont à la fin, après les textes. Voilà un devenir-Deleuze pour l’enfance :


 

φ                               Mais les objets réels, l’objet posé comme réalité ou support du lien, ne constituent pas les seuls objets du moi, pas plus qu’ils n’épuisent l’ensemble des relations dites objectales. Nous distinguions deux dimensions simultanées : c’est ainsi que la synthèse passive ne se dépasse pas vers une synthèse active, sans s’approfondir aussi dans une autre direction, où elle demeure synthèse passive et contemplative, tout en se servant de l’excitation liée pour atteindre autre chose, mais d’une autre manière que celle du principe de réalité. Bien plus, il apparaît que jamais la synthèse passive si celle-ci ne persistait simultanément, ne se développait en même temps pour son compte, et ne trouvait une nouvelle formule, à la fois dissymétrique et complémentaire de l’activité. Un enfant qui commence à marcher ne se contente pas de lier des excitations dans une synthèse passive, même à supposer que ces excitations soient endogènes et naissent de ses propres mouvements. On n’a jamais marché de manière endogène. D’une autre part, l’enfant dépasse les excitations liées vers la position ou l’intentionnalité d’un objet, par exemple la mère comme but d’un effort, terme à rejoindre activement « en réalité », par rapport auquel il mesure ses échecs et ses succès. Mais d’autre part et en même temps, l’enfant se constitue un autre objet, un tout autre type d’objet, objet ou foyer virtuel que vient régler et compenser les progrès, les échecs de son activité réelle : il met plusieurs doigts dans sa bouche, entoure ce foyer de l’autre bras, et apprécie l’ensemble de la situation du point de vue de cette mère virtuelle. Que le regard de l’enfant soit tourné vers la mère réelle, que l’objet virtuel soit le terme d’une apparente activité (le suçotement par exemple), risque d’inspirer à l’observateur un jugement erroné. Le suçotement n’est agi que pour fournir un objet virtuel à contempler dans un approfondissement de la synthèse passive ; inversement la mère réelle n’est contemplée que pour servir de but à l’action, et de critère à l’évaluation de l’action dans une synthèse active. Il n’est pas sérieux de parler d’un égocentrisme de l’enfant. L’enfant qui commence à manier un livre par imitation, sans savoir lire, ne se trompe jamais: il le met toujours à l’envers. Comme s’il tendait à autrui, terme réel de son activité, en même temps qu’il en saisit lui-même l’envers comme foyer virtuel de sa passion, de sa contemplation approfondie. Des phénomènes très divers comme le gauchisme, l’écriture en miroir, certaines formes de bégaiement, certaines stéréotypies, pourraient s’expliquer à partir de cette dualité des foyers dans le monde enfantin. Mais l’important est que ni l’un ni l’autre des deux foyers n’est le moi. C’est dans une même incompréhension que l’on interprète les conduites de l’enfant comme relevant d’un prétendu « égocentrisme », et qu’on interprétait le narcissisme enfantin comme excluant la contemplation d’autre chose. En vérité, à partir de la synthèse passive de liaison, à partir des excitations liées, l’enfant se construit sur une double série. Mais les deux séries sont objectales : celle des objets réels comme corrélats de la synthèse active, celle des objets virtuels comme corrélats d’un approfondissement de la synthèse passive. C’est en contemplant les foyers virtuels que le moi passif approfondi se remplit maintenant d’une image narcissique. Une série n’existerait pas sans l’autre ; et pourtant elles ne se ressemblent pas. C’est pourquoi Henri Maldiney, analysant par exemple la démarche de l’enfant, a raison de dire que le monde enfantin n’est nullement circulaire ou égocentrique, mais elliptique, à double foyer qui diffère en nature, tous deux objectifs ou objectaux pourtant. [1]

 

G. Deleuze. Différence et Répétition, Paris: PUF, 1968, p. 131-3 (10a. Ed., 2000).

 

 

φ       Il est dit que l’homme ne sait pas jouer : c’est que, même lorsqu’il se donne un hasard ou une multiplicité, il conçoit ses affirmations comme destinées à le limiter, ses décisions, destinées à en conjurer l’effet, ses reproductions, destinées à faire revenir le même sous une hypothèse de gain. Précisément c’est le mauvais jeu, celui où l’on risque de perdre aussi que de gagner, parce qu’on n’y affirme pas tout le hasard : le caractère préétabli de la règle qui fragmente a pour corrélat la condition par défaut dans le jouer, qui ne sait quel fragment sortira. Le système de l’avenir, au contraire, doit être appelé jeu divin, parce que la règle ne préexiste pas, parce que le jeu porte déjà sur ses propres règles, parce que l’enfant-joueur ne peut que gagner – tout le hasard étant affirmé chaque fois et pour toutes les fois. Non pas des affirmations restrictives ou limitatives, mais coextensives aux questions posées et aux décisions dont celles-ci émanent : un tel jeu entraîne la répétition du coup nécessairement vainqueur, puisqu’il ne l’est qu’à force d’embrasser toutes les combinaisons et les règles possibles dans le système de son propre retour.

 

G. Deleuze. Différence et Répétition, Paris: PUF, 1968, p. 152.

 

 

 

φ       Cette redécouverte du sage stoïcen n’est pas réservée à la petite fille. Il est bien vrai que Lewis Carroll déteste en général les garçons. Ils ont trop de profondeur, donc de fausse profondeur, de fausse sagesse et d’animalité. Le bébé masculin dans Alice se transforme en cochon. En règle générale seules les petites filles comprennent le stoïcisme, ont le sens de l’événement et dégagent un double incorporel. Mais il arrive qu’un petit garçon soit bègue et gaucher, et conquiert ainsi le sens comme double sens de la surface. La haine de Lewis Carroll à l’égard des garçons n’est pas justiciable d’une ambivalence profonde, mais plutôt d’une inversion superficielle, concept proprement carrollien. Dans Sylvie et Bruno, c’est le petit garçon qui a le rôle inventif, apprenant ses leçons de toutes les manières, à l’envers, à l’endroit, au-dessous, mais jamais à « fond ». Le grand roman Sylvie et Bruno pousse à l’extrême l’évolution qui s’esquissait dans Alice, qui se prolongeait dans De l’autre côté du miroir. La conclusion admirable de la première partie est à la gloire de ‘Est, d’où vient tout ce qui est bon, « et la substance des choses espérées, et l’existence des choses invisibles. » Même le baromètre ne monte ni ne descend, mais va en long, de côté, et donne chansons.

 

G. Deleuze. Deuxième série de paradoxes : des effects de surface ». In : _____. Logique du sens. Paris: Les Éditions de Minuit, 1969, p. 20-21.

 

φ       Rien de plus fragile que la surface. L’organisation secondaire n’est-elle pas menacée par un monstre autrement puissant que le Jabberwock – par un non-sens informe et sans fond, bien différent de ceux que nous avons vus précédemment comme deux figures encore inhérentes au sens ? La menace est d’abord imperceptible ; mais il suffit de quelques pas pour s’apercevoir d’une faille agrandie, et que toute l’organisation de surface a déjà disparu, basculé dans un ordre primaire terrible. Le non-sens ne donne plus le sens, il a tout mangé. On croyait d’abord rester dans le même élément, ou dans un élément voisin. On s’aperçoit qu’on a changé d’élément, qu’on est entré dans une tempête. On croyait encore être parmi les petites filles et les enfants, on est déjà dans une folie irréversible. On croyait être à la pointe des recherches littéraires, dans la plus haute invention des langages et des mots ; on est déjà dans les débats d’une vie convulsive, dans la nuit d’une création pathologique concernant les corps. C’est pourquoi l’observateur doit être attentif : il est peu supportable, sous le prétexte des mots-valises par exemple, de voir mélanger les comptines d’enfants, les expérimentations poétiques et les expériences de la folie. Un grand poète peut écrire dans un rapport direct avec l’enfant qu’il a été et les enfants qu’il aime ; un fou peut entraîner avec lui l’œuvre poétique la plus immense, dans un rapport direct avec le poète qu’il fut et qu’il ne cesse pas d’être. Cela ne justifie nullement la grotesque trinité de l’enfant, du poète et du fou. Avec toute la force de l’admiration, de la vénération, nous devons être attentifs aux glissements qui révèlent une différence profonde sous des ressemblances grossières.

 

G. Deleuze. « treizième série : du schizophrène et de la petite fille ». In : ______. Logique du sens. Paris: Les Éditions de Minuit, 1969, p. 101.

 

 

 

φ       Lorsque Freud montre qu’un phantasme est constitué par deux séries de base au moins, l’une infantile et prégénitale, l’autre génitale et post-pubertaire, il est évident que ces  séries se succèdent dans le temps, du point de vue de l’inconscient solipsiste du sujet mis en cause. On se demande alors comment rendre compte du phénomène de « retard »,  c’est-à-dire du temps nécessaire pour que la scène infantile, supposé originaire, ne trouve son effet qu’à distance, dans une scène adulte qui lui ressemble, et qu’on appelle dérivée.[2] Il s’agit bien d’un problème de résonance entre deux séries. Mais précisément ce problème n’est pas bien posé, tant qu’on ne tient pas compte d’une instance par rapport à laquelle les deux séries coexistent dans un inconscient intersubjectif. En vérité, les séries ne se répartissent pas, l’une infantile et l’autre adulte, dans un même sujet. L’événement d’enfance ne forme pas une des deux séries réelles, mais bien plutôt le sombre précurseur qui met en communication les deux séries de base, celle des adultes que nous connûmes enfant, celle de l’adulte que nous sommes avec d’autres adultes et d’autres enfants. Ainsi le héros de la Recherche du Temps perdu : son amour infantile pour la mère est l’agent d’une communication entre deux séries adultes, celle de Swann avec Odette, celle du héros devenu grand, avec Albertine – et toujours le même secret dans les deux, l’éternel déplacement, l’éternel déguisement de la prisonnière, qui indique aussi bien le point où les séries coexistent dans l’inconscient intersubjectif. Il n’y a pas lieu de se demander comment l’événement d’enfance n’agit qu’avec retard. Il est ce retard, mais ce retard lui-même est la forme pure du temps qui fait coexister l’avant et l’après. Lorsque Freud découvre que le phantasme est peut-être réalité ultime, et implique quelque chose qui déborde les séries, on ne doit pas en conclure que la scène d’enfance est irréelle ou imaginaire, mais plutôt que la condition empirique de la succession dans le temps fait place dans le phantasme à la coexistence des deux séries, celle de l’adulte que nous serons avec les adultes que nous « avons été » (cf. ce que Ferenczi appelait l’identification de l’enfant à l’agresseur). Le phantasme est la manifestation de l’enfant comme sombre précurseur.

 

G. Deleuze. Différence et Répétition, Paris: PUF, 1968, p. 162-3.

 

 

φ       A l’opposé de la psychanalyse, de la compétence psychanalytique, qui rabat chaque désir et énoncé sur un axe génétique ou une structure surcodante, et qui tire à l'infini les calques monotones des stades sur cet axe ou des constituants dans cette structure, la schizo-analyse refuse toute idée de fatalité décalquée, quel que soit le nom qu'on lui donne, divine, anagogique, historique, économique, structurale, héréditaire ou syntagmatique. (On voit bien comment Mélanie Klein ne comprend pas le problème de cartographie d'un de ses enfants patients, le petit Richard, et se contente de tirer des calques tout faits - OEdipe, le bon et le mauvais papa, la mauvaise et la bonne maman - tandis que l'enfant tente avec désespoir de poursuivre une performance que la psychanalyse méconnaît absolument 8.) Les pulsions et objets partiels ne sont ni des stades sur l'axe génétique, ni des positions dans une structure profonde, ce sont des options politiques pour des problèmes, des entrées et des sorties, des impasses que l'enfant vit politiquement, c'est-à-dire dans toute la force de son désir.

 

G. Deleuze ; F. Guattari. Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2. Paris : Les éditions de Minuit, 1980, p. 20-1.

 

φ       La paix et la guerre sont des états ou des mélanges de corps très différents ; mais le décret de mobilisation générale exprime une transformation incorporelle et instantanée des corps. Les corps ont un âge, une maturation, un vieillissement; mais le majorat, la retraite, telle catégorie d'âge, sont des transformations incorporelles qui s'attribuent immédiatement aux corps, dans telle ou telle société. « Tu n'es plus un enfant... » : Cet énoncé concerne une transformation incorporelle, même si elle se dit des corps et s'insère dans leurs actions et passions. La transformation incorporelle se reconnaît à son instantanéité, à son immédiateté, à la simultanéité de l'énoncé qui l'exprime et de l'effet qu'elle produit ; ce pourquoi les mots d'ordre sont strictement datés, heure, minute et seconde, et valent aussitôt que datés. L'amour est un mélange de corps, qui peut être représenté par un coeur percé d'une flèche, par une union des âmes, etc. ; mais la déclaration « je t'aime » exprime un attribut non corporel des corps, de l'amant comme de l'aimé.

 

G. Deleuze ; F. Guattari. Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2. Paris : Les éditions de Minuit, 1980, 102-3

 

φ       L'oeuf est le CsO [Corps sans organes]. Le CsO n'est pas « avant » l'organisme, il y est adjacent, et ne cesse pas de se faire. S'il est lié à l'enfance, ce n'est pas au sens où l'adulte régresserait à l'enfant, et l'enfant à la Mère, mais au sens où l'enfant, tel le jumeau dogon qui emporte avec lui un morceau de placenta, arrache à la forme organique de la Mère une matière intense et déstratifiée qui constitue au contraire sa rupture perpétuelle avec le passé, son expérience, son expérimentation actuelles. Le CsO est bloc d'enfance, devenir, le contraire du souvenir d'enfance. Il n'est pas l'enfant « avant » l'adulte, ni la mère « avant » l'enfant : il est la stricte contemporanéité de l'adulte, de l'enfant et de l'adulte, leur carte de densités et d'intensités comparées, et toutes les variations sur cette carte. Le CsO est précisément ce germen intense où il n'y a pas, où ne peut pas y avoir parents ni enfants (représentation organique). C'est ce que Freud n'a pas compris dans Weissmann : l'enfant comme contemporain germinal des parents. Si bien que le corps sans organes n'est jamais le tien, le mien... C'est toujours un corps. Il n’est pás plus projectif que régressif. C’est une involution, mais une involution créatrice et toujours contemporaine.

 

G. Deleuze ; F. Guattari. Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2. Paris : Les éditions de Minuit, 1980, 202-3

 

φ       Les enfants sont spinozistes. Lorsque le petit Hans parte d'un « fait-pipi », ce n'est pas un organe ni une fonction organique, c'est d'abord un matériau, c'est-à-dire un ensemble d'éléments qui varie d'après ses connexions, ses rapports de mouvement et de repos, les divers agencements individués où il entre. Une fille a-t-elle un fait-pipi ? Le garçon dit oui, et ce n'est pas par analogie, ni pour conjurer une peur de la castration. Les filles ont évidemment un fait-pipi, puisqu'elle font pipi effectivement : fonctionnement machinique plus que fonction organique. Simplement, le même matériau n'a pas les mêmes connexions, les mêmes rapports de mouvement et de repos, n'entre pas dans le même agencement chez le garçon et la fille (une fille ne fait pas pipi debout ni loin). Une locomotive a-t-elle un fait-pipi ? Oui, dans un autre agencement machinique encore. Les chaises n'en ont pas : mais c'est parce que les éléments de la chaise n'ont pas pu prendre ce matériau dans leurs rapports, ou en ont suffisamment décomposé le rapport pour qu'il donne tout autre chose, un bâton de chaise par exemple. On a pu remarquer qu'un organe, pour les enfants, subissait « mille vicissitudes », était « mal localisable, mal identifiable, tantôt un os, un engin, un excrément, le bébé, une main, le coeur de papa... ». Mais ce n'est pas du tout parce que l'organe est vécu comme objet partiel. C'est parce que l'organe sera exactement ce que ses éléments en feront d'après leur rapport de mouvement et de repos, et la façon dont ce rapport se compose ou se décompose avec celui des éléments voisins. Ce n'est pas de l'animisme, pas plus que du mécanisme, mais un machinisme universel : un plan de consistance occupé par une immense machine abstraite aux agencements infinis. Les questions des enfants sont mal comprises tant qu'on n'y voit pas des questions-machines ; d'où l'importance des articles indéfinis dans ces questions (un ventre, un enfant, un cheval, une chaise, « comment est-ce qu'une personne est faite ? »), Le spinozisme est le devenir-enfant du philosophe. On appelle longitude d'un corps les ensembles de particules qui lui appartiennent sous tel ou tel rapport, ces ensembles étant eux-mêmes parties les uns des autres suivant la composition du rapport qui définit l'agencement individué de ce corps.

 

G. Deleuze ; F. Guattari. Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2. Paris : Les éditions de Minuit, 1980, p. 313.

 

φ       Schérer et Hocquenghem ont dégagé ce point essentiel, quand ils ont reconsidéré le problème des enfants-loups. Bien sûr, il ne s'agit pas d'une production réelle comme si l'enfant était « réellement » devenu animal ; il ne s'agit pas davantage d'une ressemblance, comme si l'enfant avait imité des animaux qui l'auraient réellement élevé ; mais il ne s'agit pas non plus d'une métaphore symbolique, comme si l'enfant autiste, abandonné ou perdu, était seulement devenu 1' « analogue » d'une bête. Scherer et Hocquenghem ont raison de dénoncer ce faux raisonnement, fondé sur un culturalisme ou un moralisme qui se réclament de l'irréductibilité de l'ordre humain : puisque l'enfant n'est pas transformé en animal, il serait seulement dans une relation métaphorique avec lui, induite par son infirmité ou son rejet. Pour leur compte, ils invoquent une zone objective d'indétermination ou d'incertitude, « quelque chose de commun ou d'indiscernable », un voisinage « qui fait qu'il est impossible de dire où passe la frontière de l'animal et de l'humain », non seulement chez les enfants autistes, mais chez tous les enfants, comme si, indépendamment de l'évolution qui l'entraîne vers l'adulte, il y avait chez l'enfant place pour d'autres devenirs, « d'autres possibilités contemporaines », qui ne sont pas des régressions, mais des involutions créatrices, et qui témoignent « d'une inhumanité vécue immédiatement dans le corps en tant que tel », noces contre nature « hors du corps programmé ». Réalité du devenir-animal, sans que l'on devienne animal en réalité. Il ne sert à rien, dès lors, d'objecter que l'enfant-chien ne fait le chien que dans les limites de sa constitution formelle, et ne fait rien de canin qu'un autre être humain n'aurait pu faire s'il l'avait voulu. Car ce qu'il faut expliquer, c'est précisément que tous les enfants, même beaucoup d'adultes, le fassent plus ou moins, et témoignent avec l'animal d'une connivence inhumaine plutôt que d'une communauté symbolique oedipienne44. On ne croira pas non plus que les enfants brouteurs, ou mangeurs de terre, ou de chair crue, y trouvent seulement des vitamines ou des éléments dont leur organisme aurait une carence. Il s'agit de faire corps avec l'animal, un corps sans organes défini par des zones d'intensité ou de voisinage. D'où vient dès lors cette indétermination, cette indiscernabilité objectives dont parlent Schérer et Hocquenghem ?

 

G. Deleuze ; F. Guattari. Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2. Paris : Les éditions de Minuit, 1980, p. 335

 

φ       La jeune fille est comme le bloc de devenir qui reste contemporain de chaque terme opposable, homme, femme, enfant, adulte. Ce n'est pas la jeune fille qui devient femme, c'est le devenir-femme qui fait la jeune fille universelle ; ce n'est pas l'enfant qui devient adulte, c'est le devenir-enfant qui fait une jeunesse universelle. Trost, auteur mystérieux, a fait un portrait de jeune fille auquel il lie le sort de la révolution : sa vitesse, son corps librement machinique, ses intensités, sa ligne abstraite ou de fuite, sa production moléculaire, son indifférence à la mémoire, son caractère non figuratif - « le non-figuratif du désir 47 ». Jeanne d'Arc ? Particularité de la jeune fille dans le terrorisme russe, la jeune fille à la bombe, gardienne de dynamite ? Il est sûr que la politique moléculaire passe par la jeune fille et l'enfant. Mais il est sûr aussi que les jeunes filles et les enfants ne tirent pas leurs forces du statut molaire qui les dompte, ni de l'organisme et de la subjectivité qu'ils reçoivent ; ils tirent toutes leurs forces du devenir moléculaire qu'ils font passer entre les sexes et les âges, devenir-enfant de l'adulte comme de l'enfant, devenir-femme de l'homme comme de la femme. La jeune fille et l'enfant ne deviennent pas, c'est le devenir lui-même qui est enfant ou jeune fille. L'enfant ne devient pas adulte, pas plus -que la jeune fille ne devient femme ; mais la jeune fille est le devenir-femme de chaque sexe, comme l'enfant le devenir-jeune de chaque âge. Savoir vieillir n'est pas rester jeune, c'est extraire de son âge les particules, les vitesses et lenteurs, les flux qui constituent la jeunesse de cet âge. Savoir aimer n'est pas rester homme ou femme, c'est extraire de son sexe les particules, les vitesses et lenteurs, les flux, les n sexes qui constituent la jeune fille de cette sexualité. C'est l'Age même qui est un devenir-enfant, comme la Sexualité, n'importe quelle sexualité, un devenir-femme, c'est-à-dire une jeune fille. – Afin de répondre à la question stupide : pourquoi Proust a-t-il fait d'Albert Albertine ?

 

G. Deleuze ; F. Guattari. Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2. Paris : Les éditions de Minuit, 1980, p. 339-340

 

φ       Dominique Femandez a écrit à ce sujet un beau livre où, se gardant heureusement de toute considération psychanalytique sur un lien de la musique et de la castration, il montre que le problème musical d'une machinerie de la voix impliquait nécessairement l'abolition de la grosse machine duelle, c'est-à-dire de la formation molaire qui distribue les voix en « homme ou femme 77 ». Etre homme ou femme n'existe plus en musique. Il n'est pas sûr toutefois que le mythe de l'androgyne invoqué par Femandez soit suffisant. Il ne s'agit pas de mythe, mais de devenir réel. Il faut que la voix atteigne elle-même à un devenir-femme ou à un devenir-enfant. Et c'est là le prodigieux contenu de la musique. Dès lors, comme le remarque Femandez, il ne s'agit pas d'imiter la femme ou d'imiter l'enfant, même si c'est un enfant qui chante. C'est la voix musicale qui devient elle-même enfant, mais en même temps l'enfant devient sonore, purement sonore. Jamais aucun enfant n'aurait pu le faire, ou s'il le fait, c'est en devenant aussi autre chose qu'enfant, enfant d'un autre monde étrangement céleste et sensuel. Bref, la déterritorialisation est double : la voix se déterritorialise dans un devenir-enfant, mais l'enfant qu'elle devient est lui-même déterritorialisé, inengendré, devenant. « Des ailes ont poussé à l'enfant », dit Schumann.

 

G. Deleuze ; F. Guattari. Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2. Paris : Les éditions de Minuit, 1980, p. 373

 

φ       La situation de Dieu quand il crée le monde est très bizarre, vous voyez, et ça fait partie des idées les plus célèbres de Leibniz, la situation de Dieu quand il crée le monde c'est que Dieu se trouve dans la situation où il choisit entre une infinité de monde possible, il choisit entre une infinité de monde également possibles, mais qui ne sont pas compossibles les uns avec les autres. Dans l'entendement de Dieu il y a une infinité de mondes possibles et Dieu va choisir, parmi ces mondes possibles, qui ne sont pas compossibles les uns avec les autres, il va choisir l'un d'entre eux. Lequel? Heureusement on n’a pas encore à s'occuper de cette question, mais c'est facile à deviner, la réponse de Leibniz; il va choisir le meilleur. Le meilleur. Il va choisir le meilleur des mondes possibles. Il ne peut pas les choisir tous à la fois, ils sont incompossibles. Il va donc choisir le meilleur des mondes possibles, idée très très curieuse, mais qu'est ce que veut dire le meilleur, et comment est-ce qu'il choisit le meilleur? Il faut bien une espèce de calcul! Qu'est-ce que ce sera le meilleur des mondes possibles, et comment est-ce qu'il le choisit? Est-ce que Leibniz ne va pas s'inscrire dans une longue théorie de philosophes pour qui l'activité supérieure est le jeu? Seulement dire que, pour beaucoup de philosophes, l'activité supérieure ou divine est le jeu, ce n'est pas dire grande chose, parce qu'il s'agit de savoir de quel jeu il est question? Et tout change suivant la nature du jeu. Il est bien connu que déjà Héraclite invoquait le jeu de l'enfant-joueur, mais tout dépend à quoi qu'il joue, l'enfant-joueur. est-ce que le Dieu de Leibniz joue au même jeu que l'enfant d'Héraclite ? Est-ce que ce sera le même jeu que Nietzsche invoque? Est-ce que ce sera encore le même jeu que celui de Mallarmé? Leibniz nous forcera à faire une théorie des jeux, même pas à faire une théorie des jeux, lui-même ça le passionnait.

 

G. Deleuze. Cours sur Leibniz, Université Vincennes Saint-Denis, 27/01/1987.

 

 

 

φ       L’enfant ne cesse de dire ce qu’il fait ou tente de faire : explorer des milieux, par trajets dynamiques, et en dresser la carte. Les cartes de trajets son essentielles à l’activité psychique. Ce que réclame le petit Hans, c’est de sortir de l’appartement familial pour passer la nuit chez la voisine, et revenir le matin : l’immeuble comme milieu. Ou bien : sortir de l’immeuble pour aller au restaurant rejoindre la petite fille riche, en passant par l’entrepôt de chevaux – la rue comme milieu. Même Freud estime nécessaire de faire intervenir une carte[3].

Pourtant Freud, à son habitude, ramène tout au père-mère : bizarrement, l’exigence d’explorer l’immeuble lui paraît un désir de coucher avec la mère. C’est comme si les parents avaient des places ou des fonctions premières, indépendantes des milieux. Mais un milieu est fait de qualités, substances, puissances et événements : par exemple la rue, et ses matières comme les pavés, ses bruits comme le cri des marchands, ses animaux comme les chevaux attelés, ses drames (un cheval glisse, un cheval tombe, un cheval est battu…). Le trajet se confond non seulement avec la subjectivité du milieu lui-même en tant qu’il se réfléchit chez ceux qui le parcourent. Elle se confond avec son objet, quand l’objet lui-même est mouvement. Rien est plus instructif que les chemins d’enfants autistes, tels que Deligny en révèle les cartes, et les superpose, avec leurs lignes coutumières, leur lignes d’erre, leur boucles, leurs repentirs et rebroussements, toutes leurs singularités[4].

Or les parents sont eux-mêmes un milieu que l’enfant parcourt, dont il parcourt les qualités et les puissances et dont il dresse la carte. Ils ne prennet une forme personnelle et parentale que comme les représentants d’un milieu dans un autre milieu. Mais il est erroné de faire comme si l’enfant était d’abord limité à ses parents, et n’accédait à des milieux que par après, et par extension, par dérivation. Le père et le mère ne sont pas les coordonnées de tout ce que l’inconscient investit. Il n’y a pas de moment où l’enfant n’est déjà plongé dans un milieu actuel qu’il parcourt, où les parents comme personnes jouent seulement le rôle d’ouvreurs ou de fermeurs de portes, de gardiens de seuils, de connecteurs ou déconnecteurs de zones. Les parents sont toujours en position dans un monde qui ne dérive pas d’eux. Même chez le nourrisson il y a un continent-lit par rapport auquel les parents se définissent, comme des agents sur les parcours de l’enfant.

 

G. Deleuze. Ce que les enfants disent. In : _____. Critique et clinique. Paris : Les Éditions de Minuit, 1993, p. 81-2.

 

 

φ       GD : Je considère que vraiment l’activité d’écrire n’a rien à voir avec son affaire a soi. Pas du tout qu’on ne doive y donner toute son âme. La littérature et l’écriture ont fondamentalement à voir avec la vie. Mais la vie c’est quelque chose de plus que personnel. Tout ce qui importe dans la littérature… quelque chose de la vie de la personne, de la vie personnel de l’écrivain est par nature fâcheux, par nature lamentable puisque cela empêche de voir, cela empêche de… etc.… sure, vraiment, c’est une petite affaire privé.  Ça ce n’est jamais été mon enfance. Ce n’est pas que elle me fait horreur. Ce qui m’importe, a la rigueur, c’est comme on dit: il y a des devenir-animaux qu’on developpe, il y a des devenir-enfants… Écrire, je crois, c’est toujours devenir quelque chose, mais c’est pour ça qu’on n’écrit pas pour écrire … mais je croix que on écrit parce que quelque chose de la vie passe en nous. Il y a des choses... On écrit pour la vie. C’est ça. Et on devient quelque chose. Écrire c’est devenir. Mais, c’est devenir tous ce que l’on veut sauf devenir écrivant. Et c’est faire tous ce qu’on veut sauf de l’archive. Alors, autant je respect l’archive. La, c’est bien, parce que… faire de l’archive mais… c’est pas… il n’y a d’intérêt que par rapport a autre chose… c’est justement parce qu’il y a une autre chose et que par l’archive on peut comprendre un petit quelque chose de cet autre chose… Mais l’idée même, par exemple, de parler de mon enfance me parait d’une perception … c’est ça qui n’a aucun intérêt. Mais c’est parce que… c’est le contraire de toute Littérature, je crois. C’est le contraire... Si tu permet, je veux lire... je lu ça déjà mille fois, une phrase que tout le monde a dit, tout les écrivains ont toujours dit. Mais je tombe sur un livre, je ne connaissait pas ... un grand poète russe… Mandelstam… j'as lu ça hier…

φ       CP : Tu peux lire le prénom… ?

φ       GD : Oui, Ossip, Ossip… Il dit dans cet phrase… il y a des équivalents, c’est le type de phrase qui me boulverse … et le rôle d’un prof c’est ça… c’est communiquer une texte, c’est faire lire une texte a des gamins … C’est ça que Halbwachs a fait pour moi. Lui dit : […] « Je n’ai jamais pu comprendre les jeunes comme Tolstoï – même Tolstoï - amoureux des archives familiales avec leurs épopées de souvenirs domestiques - la ça commence a devenir sérieux, je crois… -. Je le répète, ma mémoire est non pas d’amour mais d’hostilité, et elle travaille non pas à reproduire, mais à écarter le passé. Pour un intellectuel de médiocre origine – comme lui – la mémoire est inutile ; il lui suffit de parler des livres qu’il a lus, et sa biographie est faite – comme moi avec Halbwachs-. La où, chez les générations heureuses, l’épopée parle en hexamètres et en chronique, chez moi se tient un signe de béance et entre moi et le siècle gît un abîme, un fossé, remplis du temps que bri. Que voulait dire ma famille ? Je ne sais. Elle était bègue de naissance et cependant elle avait quelque chose à dire. Sur moi et sur beaucoup de mes contemporaines pèse le bégaiement de la naissance. Nous avons appris non pas à parler, mais à balbutier et ce n’est qu’en prêtant l’oreille au bruit croissant du siècle et une fois blanchis par l’écume de sa crête que nous avons acquis une langue  » Alors, je ne sais pas, mais pour moi ça veut dire… Oui, ça je veux dire vraiment… Écrire c’est témoigner de la vie. C’est témoigner pour la vie. C’est témoigner pour les bêtes qui meurrent, c’est bégayer dans la langue. Faire de la littérature en faisant appel à l’enfance, c’est faire typiquement de la littérature sa petite affaire privée, c’est vraiment la littérature de Prisunic, de bazar, c’est les best-seller, c’est la vraie merde … si l’on ne pousse pas le langage jusqu’au point où il bégaie, mais ça ce n’est pas facile… parce que ce n’est pas faire « be be be »… comme ça… si on va pas jusque là… alors, peut-être que la littérature tout comme en forçant, en poussant le langage jusqu’à une limite… il y a un devenir-animal du langage même et de l’écrivain… et aussi il y a un devenir-enfant, mais ce n’est pas son enfance. Il devient un enfant, oui, me ce n’est pas son enfance, ce n’est plus l’enfance de personne, c’est l’enfance du monde, c’est l’enfance d’un monde, alors, c’est ça qui m’intéresse de l’enfance… Alors ceux qui s’intéressaient à leur enfance qu’ils continuent… c’est très bien, ils font la littérature qu’ils méritent… si quelqu’un ne s’est pas intéressé a son enfance, c’est Proust, par exemple… bon, et les tâches de l’écrivain, ce n’est pas de fouiller dans les archives familiéres, ce n’est pas de s’intéresser à son enfance, personne de digne ne s’intéresse à son enfance … c’est une autre tâche de devenir enfant par l’écriture, arriver à une enfance du monde, restaurer une enfance du monde, ça, c’est une tâche de la littérature. […] L’enfant que j’ai été, c’est rien, j’ai été un enfant quelconque.

 

  1. Deleuze. L´Abécédaire de Gilles Deleuze. Paris: Editions Montparnasse, 1997. Video.

 

 

 

φ       Ma troisième proposition est que, si la psychanalyse procède ainsi, c’est parce qu’elle dispose d’une machine automatique d’interprétation. La machine d’interprétation peut être résumée de la manière suivant : quoi qu’on dise, ce qu’on dit veut dire autre chose. On ne saurait assez dénoncer les dommages produits par ces machines. Quand on m’explique que ce que je dis veut dire une autre chose que ce que je dis, il se produit par là même un clivage du moi comme sujet. Ce clivage est bien connu :ce que je dit renvoi à moi (dans mes rapports avec l’analyste) comme sujet d’énonciation. Ce clivage est conçu par la psychanalyse elle-même comme la base de la castration et empêche toute production d’énoncés. Par exemple, dans certains écoles pour enfants en difficulté, caractériels ou même psychopathes, l’enfant, dans ses activités de travail ou de jeu, est placé en rapport avec son éducateur, et il est pris là en tant que sujet d’énonciation. Quoi qu’il fasse dans le groupe au niveau de son travail et de ses jeux, cela sera référé à une instance supérieure, celle du psychothérapeute qui sera seul chargé d’interpréter, de sorte que l’enfant lui-même est clivé, il ne peut faire passer aucun énoncé de ce qui le concerne réellement dans ses rapports ou avec son groupe. Il aura l’impression de parler, mais il ne pourra pas dire un seul mot de ce qui le touche essentiellement. De fait, ce qui produit des énoncés en chacun de nous, ce n’est pas nous en tant que sujet, c’est tout autre chose, se sont les multiplicités, les masses et les meutes, les peuples et les tribus, les agencements collectifs qui nos traversent, qui nous sont intérieurs et que nous ne connaissons pas parce qu’ils font partie de notre inconscient même.

 

  1. Deleuze. Cinq Propositions sur la psychanalyse. In : L’île déserte et autres textes. Édition préparée par David Lapoujade. Paris : Les Éditions de Minuit, 2002, p. 383 (p. 381-390).

 

Références bibliographiques

 

G. Deleuze. Différence et Répétition, Paris: PUF, 1968.

_____. Logique du sens. Paris: Les Éditions de Minuit, 1969.

_____. Cours sur Leibniz, Université Vincennes Saint-Denis, 27/01/1987.

_____. Critique et clinique. Paris : Les Éditions de Minuit, 1993.

_____. L´Abécédaire de Gilles Deleuze. Paris: Editions Montparnasse, 1997. Video.

 _____. L’île déserte et autres textes. Édition préparée par David Lapoujade. Paris : Les Éditions de Minuit, 2002

G. Deleuze ; F. Guattari. Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2. Paris : Les éditions de Minuit, 1980

 

 



[1] Cf. Henri MALDINEY, Le Moi, cours résumé, Bulletin Faculté de Lyon, 1967.

 

[2] Sur ce problème, cf. Jean LAPLANCHE et J:B. PONTALIS, Fantasme originaire, fantasmes des origines, origine du fantasme, Les Temps modernes, avril. 1964.

 

44 René Schérer et Guy Hocquenghem, Co-ire, Recherches, pp. 76-82 : leur critique de la thèse de Bettelheim, qui ne voit dans les devenirs-animaux de l'enfant qu'une symbolique autiste, exprimant d'ailleurs l'angoisse des parents plus qu'une réalité enfantine (cf. La forteresse vide, Gallimard).

47 Cf. Trost, Visible et invisible, Arcanes et Librement mécanique,

Minotaure : « Elle était à la fois dans sa réalité sensible et dans le prolongement idéel de ses lignes comme la projection d'un groupe humain à venir. »

 

 

77 Dominique Fernandez, La rose des Tudors, Julliard jet le roman Porporino, Grasset). Fernandez cite la musique pop comme un retour timide à la grande musique vocale anglaise. Il faudrait en effet considérer les techniques de respiration circulaire, où l'on chante en inspirant et en expirant, ou de filtrage du son d'après des zones de résonance (nez, front, pommettes - utilisation proprement musicale du visage).

[3] Freud, Cinq psychanalyses, PUF.

[4] Fernand Delign, “Voix et voir”, Cahiers de l’immuable, I.